Un an dans la forêt, de François Sureau, éditions Gallimard, 2022. 92 pages, 12,50€

49. Un an dans la forêt, de François Sureau, éditions Gallimard, 2022. 92 pages, 12,50€

C’est un court récit écrit en forme de révérence. Une vision poétique, délicate, toute en arabesques, du séjour de Blaise Cendrars dans les Ardennes en 1938, en compagnie de la jeune Elisabeth Prévost, prénommée Mozambique par ses amis tant l’Afrique est sa terre de cœur et Bee par Cendrars. C’est une des premières fois que Cendrars, alors âgé de 51 ans, se pose sans voyager, sans fuir ce qu’il poursuit sans relâche depuis sa jeunesse : l’exacerbation des émotions et une opposition à tout ordre établi, « Quand tu aimes il faut partir ». Et François Sureau part sillonner la forêt ardennaise…

Comme toujours chez Sureau, il y a cette magnifique langue reposante, apaisante comme un doux clapotis sur la rivière de l’âme. Une nostalgie aussi d’un interstice du temps passé qui ne peut s’accomplir que par les remémorations et les dérives. 

Dérive des pas de côtés, des contextes historiques et des références aux personnages qui ont construit l’imaginaire de l’auteur. 

Dérive des rivages flous de souvenirs personnels dispersés aux quatre vents de l’écriture. 

Dérive du mélange des genres, entre récit et chronique qui jouent en s’entremêlant jusqu’à s’effacer l’un l’autre. 

C’est toute l’élégance et la sensibilité de François Sureau que de nous faire d’emblée basculer dans la forêt des Ardennes : « Je mélange en esprit le gris du ciel et l’épaisseur immobile de tunnels d’arbres aux perspectives repoussées à chaque pas, vers une découverte, un secret qui se dérobent », ou encore : « Cette forêt, on ne l’aborde pas à la dérobée, mais de face. C’est une immense ligne sombre couronnant une colline, fuyant vers l’horizon, et au pied de laquelle les villages en contrebas ressemblent à la terre que le navigateur perd des yeux ».

L’auteur ne peut exprimer la résonnance de l’évanoui qu’il recherche que par un style circulaire, centrifuge, pour éviter de dévoiler l’essentiel qui n’est que mouvement passé rendu au présent par une mélancolie créatrice et visionnaire. Le temps proustien n’est pas bien loin…

Les mots se dérobent sous le regard du lecteur, comme l’évocation de Blaise Cendrars durant l’année 1938 se dérobe sous le récit d’une autre histoire, celle de l’auteur communiant avec ses propres souvenirs : « Les royaumes de l’enfance se ressemblent tous. Lorsqu’on les vend, on dirait que c’est la maison qui disperse ses habitants et non l’inverse ». On songe inévitablement à ce magnifique roman de Sureau, L’or du temps, dont Un an dans la forêt est une forme de quintessence agile. 

On n’apprendra finalement que peu de choses de la relation et des événements vécus entre Cendrars et Elisabeth Prévost durant l’année qu’ils passent ensemble. Est-ce d’ailleurs le véritable thème de ce récit à tiroirs ? Cependant, on touche de près à ce qui a fondé leur attirance réciproque au travers de l’évocation de leurs caractères, notamment celui d’Elisabeth Prévost. Fantasque, joyeuse, jeune, indépendante, aventurière à ses heures, elle écrira après-guerre des articles pour le journal Combat et publiera même une nouvelle, Les carottes au Plaza, teintée de surréalisme et dans laquelle les héros sont des lapins, notamment celui qui se nomme Moquette-des-Neiges, « Ainsi a-t-elle pu enlever Cendrars qui n’avait rien d’un lapin, vers son petit pavillon des Ardennes ». 

Tout s’éclaire ! Cendrars, le révolté fugueur, en détresse émotionnelle constante a succombé aux charmes d’une aventurière à l’originalité aussi étonnante et dévastatrice que la sienne. Ils se sont sans doute ensemble comme reposés d’eux-mêmes et illuminés de leurs lumières personnelles. C’est par « ma main amie » que Blaise terminait ses lettres adressées à Bee. Cendrars devait initialement passer une journée dans les Ardennes, il n’en repartira, sans un mot, qu’un an plus tard… pour la guerre et de nouvelles tribulations, une fois de plus.

Un texte émouvant de François Sureau. Ni simple récit, ni véritable biographie, ni chronique d’une époque, mais seulement, et modestement, l’itinérance en mots de rêves inaccomplis mais ô combien transmis. Superbe !