47. La mort de Virgile, d’Hermann Broch, traduit de l’allemand (Autriche) par Albert Kohn*, l’Imaginaire Gallimard, 601 pages, 15,50€

La flotte impériale approche lentement des rivages romains. Sur le pont d’un des navires, sous un dais, repose Virgile, entré en agonie. Déjà les premières odeurs de la terre lui parviennent, ainsi que les moindres frissons de l’air, les chants des marins, l’écho des premières manœuvres d’accostage.

Le quai atteint, une autre navigation l’attend. Ballotté par la plèbe hurlante accourue pour acclamer l’empereur Octave**, sa litière aurait dérivé comme une barque sur des flots déchaînés si elle n’avait été précédée d’un pas sûr par un enfant inconnu. À ses côtés, deux autres porteurs sont en charge d’une malle couvée des yeux par le malade et plus chérie que son propre corps qui l’abandonne, où se trouve pieusement enfermé le manuscrit de L’Énéide.

Plus tard, enfin parvenu au cœur de la nuit dans la maison mise à sa disposition par Auguste, « brisé sur l’appui de la fenêtre, s’agrippant, inanimé, aux briques inanimées, poussiéreuses et brûlantes » comme ses pensées qui battent la campagne en une conscience enfiévrée, il voit s’entrouvrir peu à peu les portes de la mort, à la fois fasciné et empli encore des souffles de la vie.

Car que fait-il d’autre lors de ces longues minutes, de ces heures peut-être, que regrouper autour de lui les souvenirs épars d’un monde qui s’efface, tenter d’ « embrasser l’espace universel de la vie » ? « Il s’écoutait mourir », son pauvre corps aux aguets des moindres sensations, son esprit des sons les plus ténus. « Dans l’extrême lucidité où il se trouvait, ces frémissements arrivaient à sa perception avec une simultanéité plus marquée, les images, les odeurs, les bruits du présent coexistaient avec ceux de tous les moments d’autrefois, vécus ou vivables, dans une double souvenance du passé et de l’avenir ». On pense bien entendu aux synesthésies baudelairiennes, à « Ces longs échos qui de loin se confondent/Dans une ténébreuse et profonde unité ».***

Ainsi commence ce livre, costaud, coriace et coruscant, d’une densité et d’une compacité peu communes, ce long monologue intérieur mené parfois jusqu’aux rives du délire, jusqu’au désir de vouloir détruire L’Énéide. Ce « voyage à travers le non-espace de l’égarement », s’il fallait lui trouver une parenté c’est bien du côté de Joyce d’abord que nous nous tournerions, ne serait-ce aussi que par une comparable contraction et unité de temps (les 18 dernières heures de la vie du poète latin, les 24 heures du bloomsday) et l’intensif séquençage du déroulement temporel. On pense aussi à La Conscience de Zeno, d’Italo Svevo, sur la façon de réviser sa vie ou à Paradiso, de José Lezama Lima, pour les périodes d’obscurité qu’il comporte. C’est dire à quelle hauteur nous situons ce livre, parmi ceux dont les difficultés de lecture restent bien en-deçà de la récompense offerte. Difficultés qui tiennent autant à la structure complexe de l’œuvre qu’aux phrases sans fin, de plusieurs pages parfois, et à la nature des thèmes traités, eschatologique, métaphysique, religieux**** et profondément terrestres, poétologiques autant que prosaïques (une rixe d’ivrognes, les mouvements de la garde). Mais il suffit de trouver la bonne vitesse de lecture, ou plutôt d’appliquer une attention scrupuleuse très proche de la lenteur d’une prononciation in petto, pour que tout devienne fluide, et que l’on soit, parfois, saisi d’une espèce de transe.

Dès le début s’impose aussi une comparaison dont la pertinence ne cessera de se renforcer. Celle de lire un opus du Nouveau Roman avant l’heure. Même et extrême attention accordée aux plus petits détails. Par exemple la description des détritus battus par le clapot des eaux du port évoque irrésistiblement le début d’Un Régicide ou du Voyeur de Robbe-Grillet. L’amplitude, les mouvements complexes de la phrase ne sont pas sans rappeler aussi la prose ondoyante d’un Claude Simon.

Quant au ton épique, souvent incantatoire, il semble se mesurer à celui de L’Énéide elle-même.

Dire aussi que ce livre compte bien des pages parmi les plus belles qui aient été écrites sur la lumière. Et d’autres où s’exprime une pure poésie : « la conque nacrée du ciel, l’océan printanier, la mélodie des montagnes, et celle qui chantait douloureusement dans sa poitrine, la flûte de Dieu, … »

« Transmue[r] en intemporel chaque fragment de seconde ». La dilatation du temps, « par-delà tous les temps et tous les espaces », est souvent augmentée, doublée d’un jeu complexe sur les perspectives, comme s’il s’agissait de faire coulisser les différents plans qui composent un paysage. « Les sphères succédaient aux sphères, chacune séparée de l’autre, le vestibule de la réalité restait inchangé, oh, rien n’avait changé, et cependant tout avait reculé dans ce nouveau lointain… » Tout paraît toujours se scinder, se démultiplier, les innombrables étages de la lumière, les différents degrés du silence : « les voiles sonores se déposaient les uns après les autres ». Un peu plus loin : « le silence se fit, il est vrai, à l’intérieur d’un silence qui aussitôt commença à s’animer d’étranges vrombissements ». Comme si l’attention devait se tendre en direction de chaque recoin de l’univers ou parcelle de la durée, en même temps qu’elle devait tout embrasser d’une vue panoptique. Que chaque instant devait s’offrir dans son unicité et sa complétude, distinct et détaché sur le grand chapelet du temps.

Seule la première partie (L’eau – l’arrivée) est narrative. La deuxième (Le feu -la descente ) s’attache à suivre les dérèglements fiévreux du monologue virgilien. La troisième partie (La terre- l’attente) est la plus longue. Elle représente un peu plus du tiers de l’ouvrage. Elle est dans sa presque totalité constituée de dialogues, d’abord avec des amis de passages, alertés sur son état de santé, puis avec l’empereur, dans des considérations de haute teneur, teintées d’ « intimité familière ». César vient en fait visiter Virgile pour l’empêcher de détruire L’Énéide. « Venons au fait, Virgile… pourquoi veux-tu détruire L’Énéide ? » Après la prose ample et scandée, parsemée de passages poétiques dont certains extraits de L’Énéide lus par Lysanias, son jeune guide, son sauveur et serviteur, ces dialogues apportent une respiration nouvelle et bienvenue. Face au réel pouvoir de persuasion de l’empereur, de son indéniable mais douce autorité naturelle, «que veux-tu dire, mon Virgile ? », de son admiration éclairée pour l’œuvre de son protégé, n’abandonnant jamais son idée même s’il feint de s’en écarter souvent pour mieux y revenir, « Et ton Énéide, mon Virgile ? », face parfois à sa colère devant l’irréductibilité du poète, il y a les doutes, la fatigue, la lucidité malade de Virgile qui seul mesure ce qui sépare son travail de la perfection qu’il lui assignait :« Elle est insuffisante

Virgile enfin convaincu, vaincu, cela se terminera par ces mots :

« Octave…

-Oui, Virgile…

-Accepte ma gratitude pour beaucoup de choses.

-Ma gratitude t’accompagne, Virgile. 

[…] Puisse ton regard toujours reposer sur moi, mon Virgile, dit Octave, s’arrêtant entre les battants largement ouverts de la porte, demeurant Octave, là, encore, puis s’éloignant hâtivement, mince, fier, impérieux, sous l’apparence de César. »

La quatrième et dernière partie (L’éther – le retour) la plus brève, moins de soixante pages, est aussi la plus compacte : deux sauts de ligne seulement. C’est la dernière traversée, hallucinée, dans « un état de conscience intermédiaire ». Virgile retrouve Plotia, la femme si intensément aimée, dans un état de nudité et de pureté originelles. « Plotia était devenue désormais propriété de l’univers ». Bien loin de quitter le monde il le revisite dans toute l’étendue de ses sphères et de ses multiples royaumes, jusqu’à toucher ultimement « le Verbe qui est au-delà de tout langage » celui-là même auquel il avait toute sa vie tant aspiré.

*Une mention toute particulière pour l’admirable traduction d’Albert Kohn, qui traduisit non seulement plusieurs ouvrages de Broch, mais aussi de Thomas Bernhard, Heimito von Doderer ou Hugo von Hofmannsthal.
**Dans ce livre l’empereur Octave est indifféremment nommé, par convention, César, Auguste, ou Octave
***Correspondances, Les Fleurs du mal, 1857
****Car Dieu, jusqu’au bout « l’habitant le plus caché de tous les habitants du ciel », reste le grand sujet du livre.