43. Le pion, de Paco Cerda, éditions la Contre Allée, 2022, 372 pages, 23,50€

Ce récit-chronique recèle une originalité surprenante car il est séquencé par autant de chapitres que les soixante-dix-sept coups d’une partie de jeu d’échecs qui s’est déroulée lors du tournoi interzonal de Stockholm en février 1962, phase de qualification pour la désignation du Candidat qui obtient le droit d’affronter le Champion du monde en titre. 

Cette partie s’est déroulée entre le grand joueur espagnol Arturo Pomar, alors âgé de 31 ans, et Bobby Fischer, âgé de 18 ans. Nul besoin d’être un passionné de jeu d’échecs, ni même d’en connaître les règles (c’est cependant un plus savoureux, ne le cachons pas !) pour apprécier ce récit documenté, magistral dans sa construction, qui a une dimension sociale, politique et surtout humaine au travers de la figure symbolique du pion. 

Paco Cerda s’adresse d’emblée à tout lecteur « tu n’auras été qu’un pion, rien d’autre. Et la partie, que maintenant tu découvres comme n’étant pas la tienne, continuera », ou bien « Seul le pion est condamné à la marche en avant et c’est irréversible ».

Paco Cerda entremêle savamment, dans une architecture complexe mais maîtrisée, d’une part l’importance symbolique des deux jeunes surdoués pour l’image de leurs pays, d’autre part les événements dramatiques de cette époque de guerre froide avec des incursions dans le passé. Comme au jeu d’échecs : « la force d’un pion : le sacrifice communautaire pour saper la structure de l’adversaire ».

Aussi célèbres que l’ont été Arturito (son diminutif) Pomar surnommé « le prodige » dans son pays dès l’âge de 12 ans après avoir obtenu une partie nulle avec le champion du monde d’alors, Alekhine, et Bobby Fischer qui, âgé de seulement 13 ans, a vaincu aisément les plus forts joueurs américains, ils n’ont pas échappé à l’instrumentalisation par leurs Etats respectifs, puis à leurs destins personnels finalement peu enviables.

Arturito obtient à 12 ans une bourse mensuelle de la Phalange et se déclenche « un processus de déification officielle de l’enfant prodige… héros d’une épopée propagandiste ». Il devra même poser pour une photo avec le Caudillo, « main gauche sur la nuque d’Arturito et Franco sourit, ce qui est rare ».

Bobby, bien qu’encore adolescent, « est devenu le pion américain sur le champ de bataille noir et blanc que les Soviétiques dominent d’une main de fer ». Et lorsqu’il refusera, dans un premier temps, d’affronter en 1972 le champion du monde Spassky, Kissinger insistera pour qu’il fasse le déplacement « Les Etats-Unis veulent que tu ailles battre les russes » lui enjoindra-t-il. « Il ne s’agit pas de sport… c’est une affaire d’Etat ».

Et les pions se mettent en mouvement… comme aux échecs où ils ne peuvent qu’avancer, jamais reculer. La figure du pion revient à chaque chapitre, comme presque à chaque coup de la partie qui se transforme rapidement en finale de pions, phase où ils tiennent une place centrale car eux seuls peuvent se transformer en reine pour gagner. « Nous sommes tous des pions sur un échiquier où d’autres décident des déplacements ».

La figure allégorique du pion – indépendamment des joueurs au centre d’un échiquier plus vaste que celui des soixante-quatre cases – est au centre du récit qui relate les événements dramatiques de 1962 à la cadence du déroulement de la fameuse partie d’échecs. 

Julian Griman Garcia, ancien membre du parti communiste, arrêté le 7 novembre 1962 et fusillé, après avoir été défenestré, pour des actes commis en juillet 1936 malgré le télégramme adressé par Khrouchtev à Franco, « dernier mort de la guerre civile». 

Gary Powers, jeune aviateur américain de 26 ans, abattu au-dessus de l’URSS en 1962 lors d’une mission de reconnaissance, qui restera deux ans emprisonné avant d’être échangé contre le colonel du KGB, Rudolf Abel. Il sera considéré à son retour comme un lâche, ou un traitre, pour ne pas être mort en captivité. Mais que peut-on demander à un pion à part « un sacrifice final » ? 

Toute le récit est scandé par ces destins humains tragiques où chacun ne peut être que le pion d’un autre, « seulement un pion. Avec le regard de ton roi sur ta nuque. Avec ce dédain souterrain de l’aristocratie de ton camp ». 

1962, temps de « la guerre froide à la maison, sans ennemi présent et avec des morts en différé » dû aux maladies provoquées par les nombreux essais nucléaires en zone terrestre. Temps de la crise des missiles de Cuba où Rudolf Andersen, jeune américain chargé de photographier le sol cubain est abattu en plein vol, unique victime de cette crise des missiles… mais « les pions obéissent toujours ».

Ce récit émouvant, souvent politique, parfois échiquéen, a pris plus de deux ans à son auteur pour être documenté. C’est un hommage à la liberté de conscience car il y aura toujours le simulacre d’une tête couronnée, ou d’un système, qui traînera dans les parages pour obtenir ce qu’il ne pourra jamais posséder : la générosité de s’offrir. Encore faut-il le désirer ? Et pour combien de temps les pions resteront-ils coincés en respectant les règles ; n’oublions pas, écrit Paco Cerda, que « les enfants qui ont dû grandir sans père sont comme des loups ».