42. Erre, d’Antoine Emaz, éditions Tarabuste, 2022, 168 pages, 16€

Dans la bibliothèque, la cinquantaine de livres d’Antoine Emaz voisine avec ceux de James Sacré, Emmanuel Laugier, Jean-Patrice Courtois ou Christian Vogels, dans un dialogue et une proximité amicales. Parmi eux, ces titres brefs : sable, c’est, soir, jours, planche, personne, cambouis, de peu, limite, sauf, suffisent à situer son lexique. Mais le mot le plus fréquent dans ses poèmes est sans conteste…« mots ». Son matériau, comme d’autres usinent le bois. À travers le pouvoir qu’ils ont, cette façon qui leur appartient de repousser le silence, d’éclairer la nuit, de restaurer des pans tombés du temps, de se tenir là, sous la main, du moins les plus proches d’entre eux, comme une compagnie rassurante. Pour que, aussi usés, aussi ternes qu’ils paraissent ils n’en renvoient pas moins, aux heures fastes, un peu de lumière : « des éclats minces/mais tout de même//des éclats ».

Quant au titre, le mot terre n’est plus tout à fait là, et le palindrome dit la permanence et la réversibilité de toute chose. Aussi : cette vague dérive qu’est la vie.

Le dernier mot du dernier poème est « éteindre ». Ainsi referme-t-on le livre comme une porte sur une pièce désormais obscure.

C’est parfois l’inspiration qui fait défaut : « ça s’en va/laissant derrière ou devant une nuit massive/un mur noir lisse du sol au ciel » ces jours quand « même l’été se tait ». Ou au contraire la maigre récompense d’avoir pu collecter autour de soi « de quoi faire un petit feu de mots/le soir »« alors parfois peuvent venir en main/des mots comme des dés neufs » ou « une poignée de sable/qui brille parfois encore un peu/dans la lumière du matin tôt ».

On dirait ces poèmes écrits sur le ton de la confidence, presque murmurés d’une voix neutre, comme si nous écoutions le poète, le soir à peine tombé, assis autour de la table du jardin recouverte de « la nappe bleue aux citrons », le vin s’assombrissant doucement dans nos verres.

Cette modestie et cette siccité si particulières de la langue, héritées de Pierre Reverdy, André du Bouchet ou Guillevic, cette forme d’humilité du verbe, du retrait du « je », il ne faudrait pas croire qu’elles le placèrent en marge des grands enjeux et des grands débats poétiques de son temps. Bien au contraire Antoine Emaz bénéficia d’une grande estime et fit montre d’une naturelle autorité auprès de ses pairs, contribuant ainsi à en faire une des voix les plus essentielles et les plus écoutées de la poésie française.

Quelque chose de presque immobile habite le poème. Il tient tout entier dans le halo d’une lampe. Le geste est rare. Il s’agit d’apaiser le monde alentour, et que sa paix aussi nous gagne. D’apprivoiser le silence, pour qu’apparaissent les mots, tapis derrière. Le poète a quelque chose d’un glaneur, en quête d’une petite moisson de mots et du lien qui les unira, dans la gerbe du poème. Ou d’un artisan comme un autre, qui polit son objet, aux exactes dimensions de ce qu’il décrit, comme un moulage, un artefact du réel. Duquel le poète s’est retiré, faisant sien le précepte jaccottien : « l’effacement soit ma façon de resplendir » même s’il en aurait contesté le dernier terme.

Antoine Emaz se savait d’assez longue date malade. Pourtant, qu’il puisse quitter ce monde qu’il a sondé avec tant d’acuité et de patience n’entraîne nulle plainte. Tout juste la peur, parfois, qui affleure. Le poète n’en est pas pour autant séparé du « monde qui titube/entre bêtise et violence ». Le son mat et plat des mots, la musique un peu sourde des vers n’en semblent pas longtemps troublés. Est-on sûr même que la nuit soit plus noire et le soir plus précoce ? Le « corps/il glisse dans le soir s’enfonce/dans l’ombre de plus en plus sombre/des arbres et du jardin/jusqu’au ciel »

Ce qui rend ce recueil si émouvant par ailleurs, c’est son caractère inachevé. Comme le signale en postface son épouse, Antoine Emaz n’a pas eu le temps de relire la totalité du recueil, et l’on voit en quelque sorte son travail en cours, avant la décantation qu’il ne manquait pas de faire subir à ses vers comme à ses (rares) textes en prose, avant son entreprise de lessivage et de lent rabotage.

Une autre source d’émotion provient des encres de Djamel Meskache, fidèle éditeur et ami, qui enrichissent la plupart de la quinzaine de livres sortis sous la bannière de Tarabuste. Cette contribution complice, ces contrepoints ont la délicatesse d’une main posée sur une épaule. Ce que sont aussi certains livres d’une juste présence.