La deuxième épée, de Peter Handke

40. La deuxième épée, de Peter Handke, traduction de Julien Lapeyre de Cabanes, Gallimard, 124 pages, 14,50€ Chronique 2

Un homme s’apprête à commettre un crime d’honneur. Une femme, une journaliste, a insulté sa mère d’ignoble façon. Quand il la reconnaîtra , « c’était elle », après un cheminement tant spatial que spirituel, il recourra à la deuxième épée, en la privant certes d’existence, mais par le silence. En l’effaçant de toute histoire. C’est l’argument de ce livre, espèce d’épopée moderne, de conte initiatique à la manière des romans courtois, raconté par un « pauvre chevalier ».

Les premières pages s’attachent à décrire la vie d’une lointaine banlieue : les feux d’herbes et de branchages qui mêlent leurs fumées dans les jardins voisins de la maison du narrateur ; la rencontre avec l’ancienne factrice ; « un jardin embroussaillé où par endroits fleurissait une rose »; « une passerelle, sans rambardesau-dessus d’un ruisseau » ; des conversations de bistro, dont celle au « Bar des trois gares » où il confie un soir son projet aux habitués du lieu : (faire) tuer cette femme. Certains lui répondent : « Tu dois le faire toi-même », un autre : « se proposa de tuer la criminelle, gratuitement ».

C’est donc animé d’une saine colère que notre justicier se met en route. Avant que d’accomplir ses exploits, Lancelot traversait des forêts maléfiques et y croisait toutes sortes de personnages. Lieu de multiples épreuves, elles constituaient la part d’ombre du monde et son côté magique. Dans le tramway, creusé dans les entrailles et ténèbres de la terre, ce sont des êtres de tous les jours que le regard du narrateur transfigure, comme ce « presque enfant à la forme de visage d’une autre époque, celle de Louis le croisé ou de Perceval. » Plusloin dans son périple, il note que : « on entendait par intervalles, derrière les arbres, le choc sourd d’un carreau d’arbalète » à même d’évoquer l’époque des romans de la Table ronde. Comme « la couronne royale » gravée dans une pierre sur laquelle il s’assoit un instant. Roman courtois, aussi, parce qu’atteinte il ne touchera pas à la femme qui a suscité son périple.

Mais de l’histoire le fil est si ténu qu’il doit bien s’agir d’autre chose. Handke s’est toujours défié de la narration, et plus encore du romanesque. « La narration ne subsiste tout au plus que comme maladie ou comme une douleur dans un membre fantôme *». Et l’on glisse insensiblement vers une parabole sur la justice, un procès fait aux tribunaux, à la vengeance légale. À la vérité décrétée, estampillée comme telle par les médias en particulier. Le narrateur ne rencontrera-t-il pas un ancien juge dans le parc de l’abbaye de Port-Royal-des-Champs, lieu éminemment littéraire, et qui se lancera dans une diatribe contre « ces transgresseurs impunis de la loi sur l’abus de droit ».

On ne peut pas alors ne pas penser ni évoquer le scandale retentissant qui suivit la présence de Handke aux obsèques de Milošević le 18 mars 2006 dans sa ville natale de Pozarevac. Ce geste inexcusable, à tout le moins injustifiable, répondait peut-être à une certaine logique de la part de l’auteur autrichien.

Le premier élément à retenir dans la construction du rapport que Handke entretint avec cette région réside dans le fait que sa mère était slovène. Il est probable qu’il a adopté au regard de la Yougoslavie le même amour fantasmé que Nerval pour l’Allemagne, patrie natale de sa mère morte, cette « vieille Allemagne, notre mère à tous», écrivait-il dans Le voyage en Orient. Dans la même perspective, Handke a pu revendiquer « l’idée que l’Europe centrale est la “scène originelle”** »

Il ne faut pas non plus oublier que le grand marcheur qu’est Handke fit de ce pays de constitution récente (1918) et avant qu’il n’éclate sous le coup des guerres de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo, un des territoires de prédilection de ses longues randonnées sans frontières. Il s’y est pris pour ce(s) peuple(s) d’une profonde affection. À tort plus qu’à raison, il a considéré que le dirigeant serbe était le ciment qui maintenait ce pays en l’état. Y retournant pour son procès, il parlera d’« un grand peuple [serbe] méprisé tout à travers l’Europe et qui ressent cela comme incroyablement injuste***.»

Enfin, et surtout, il a toujours voué, avoué a fortiori depuis son retour si commenté des obsèques du dictateur serbe, une détestation des médias mainstream, des doxas en tout genre : « la langue écrite des journaux. Langue de violence qui enserrait, nouait, étranglait au prétexte qu’elle était la seule langue juste, celle qui sait tout mieux, qui dit et juge tout […] La violence de ce langage était à mes yeux la cause des plus grands malheurs sur terre. »

« Oui, j’ai hérité d’une maladie : de tout ce qui semble par trop évident et qui ne cesse d’être répété, de tout cela je pense : ça ne peut pas être vrai****. »

D’où « l’impulsion de venger ce qui avait été fait à d’autres. Et ces autres, étrangement ou pas, étaient sans exception de la famille de ma mère. »

Car comble de tout, l’article qui avait déclenché son désir de vengeance avançait que sa mère aurait salué “l’incorporation de [son] petit pays dans le “Reich allemand”. »

On se prend à penser que Handke a souhaité dans ce récit, plus ou moins consciemment, déplacer le jugement dont il a été l’objet et qui le suit depuis comme une marque d’infamie. De faire d’une pierre deux coups, en portant le discrédit sur une journaliste et par voie de conséquence sur la presse en général, et en effaçant l’outrage d’un coup d’épée symbolique, comme il aimerait qu’on le fit pour lui. La dignité qu’il veut rendre à sa mère déclarée coupable mais innocente, c’est finalement à lui, par ricochet, qu’il l’octroie.

Il ne faudrait pas toutefois accorder trop de place et de crédit à cette thèse au risque de masquer ou entacher toutes les merveilles que comporte ce texte. Que Handke soit un des plus grands auteurs vivants ne fait aucun doute, non plus qu’il excède les dimensions de la littérature au point de produire chez le lecteur une profonde expérience existentielle, aux confins de la sensation pure.

On découvre ainsi avec jubilation page 50 le nom du meilleur café au monde (vérification faite il semble que ce soit le cas) « d’une force réparatrice comme n’en possède aucun autre café sur terre. » On se fait aussi la promesse de se procurer de la variété de pommes qu’il cite et savoure un peu plus loin. Nous trouverons aussi une liste de livres et d’auteurs qu’il affectionne, dont Simenon auquel il a souvent rendu grâce, ce à quoi nous souscrivons entièrement. Il a aussi des lignes consolantes et définitives pour ceux qui égarent les objets du quotidien. Autant de petits remèdes et de stimuli pour parfaire nos existences de chaque jour.

Il y a un côté chamanique dans cette prose à la fois naïve et profondément singulière, qui confère une forme d’épiphanie au moindre instant qu’il fait briller et ardemment durer.

Des injonctions presqu’enfantines : « Détalez, vous aussi, détalez » « fais-le! Fais-le ! ». Des imprécisions : « Le prophète Élie ou un autre », « quel mot hébreu déjà ? » des négligences qui n’en sont pas : « mais bien plutôt… (trois points). » Ces phrases non terminées, cette feinte désinvolture, cette espèce d’anti-style, presque de babil, témoignent in fine d’une confiance illimitée dans la littérature, et d’un degré supérieur dans le maniement des langages.

On repense à cette phrase de Picasso : « Tous les enfants sont des artistes. Le mystère, c’est qu’ils arrêtent. » L’humour presque potache est du même acabit, quand il intitule la première partie du livre : « vengeance tardive », ou quand il se déclare atteint de « patriotisme local ». Ou quand il déclare : « ces dernières années encore, ici dans l’autre pays, les aboiements et glapissements à n’en jamais finir des chiens du voisinage me donnaient régulièrement envie, à moi l’étranger, qui d’habitude résistait à ce genre de tristes projections, de pulvériser la maison voisine et son jardin au bazooka, bien que n’ayant pas la moindre idée du fonctionnement de l’engin. » Les familiers de l’œuvre de Handke retrouveront, portée à son apogée dévastatrice, sa détestation des chiens avec lesquels il a eu lors de ces pérégrinations si souvent maille à partir.

On retrouve dans cette épopée contemporaine la capacité inouïe de Handke à découvrir et dépeindre les ouvrages de la modernité et y voir la beauté nouvelle, pas seulement survivante, mais d’une grandeur comparable aux chefs d’œuvre du classicisme. C’est par exemple la gare de Viroflay : « qui semblait un morceau du grand Versailles […] La comparaison avec une cathédrale semblait s’imposer ». De la même manière, et l’on pense inévitablement à Jean Rolin, il peut découvrir dans certains paysages de l’Île-de-France, pourtant loin d’être préservés, des sources de splendeur et de joie. « Toute la misère du monde vient de ce que les hommes s’avèrent incapables d’oublier les contes faux de la beauté. »

Handke s’est toujours fait l’apôtre de « la sainte lenteur***** » et du « pur présent******». Il considère « le temps comme un dieu bon » qu’il n’a de cesse d’apprivoiser. Son écriture diffuse un tel sortilège, un tel pouvoir hypnotique qu’on ne peut le lire qu’au rythme très mesuré d’une voix intérieure. Chaque mot marque, laisse son empreinte, véritable oraison profane, « prière narrative*******». Il y a longtemps maintenant que ses livres possèdent leur propre respiration, qui dès les premières pages se substitue à la nôtre.

*Mon année dans la baie de personne, Gallimard collection Folio, 1999, page 705
**Le poids du monde, Gallimard 1980, page 313
***Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, Gallimard 1996, page 106
****Le voyage en pirogue, La Différence, 2006, page 108
*****À ma fenêtre le matin, Verdier, 2006, page 59
******La voleuse de fruits, Gallimard 2020, page 344
*******Mon année dans la baie de personne, op. cit., page 258