La deuxième épée, de Peter Handke

39. La deuxième épée, de Peter Handke, traduction de Julien Lapeyre de Cabanes, Gallimard, 124 pages, 14,50€ Chronique 1

Un court récit dense, dérangeant par sa thématique qui nous éblouit comme une automobile plein phares qui fonce droit sur nous dans la nuit noire. 

Les deux phares puissants sont, d’un côté celui de la folie divagante qui habite chacun d’entre nous en images défilantes à grande vitesse sous le crâne, de l’autre côté, celui de la poésie de l’instant, hachée et fulgurante, qui nous traverse et résonne en chacun comme un rêve éveillé insurmontable.

Peter Handke s’épargne peu et nous malmène tant la violence affleure dans les pensées du possible meurtrier. Cependant, dans le même temps, Peter Handke tente de toucher de la pointe de ses mots, devenus des épées effilées, une forme si poétique qu’elle ne peut que s’abolir dans son expression dès qu’elle surgit. Ces mots-épées révèlent la fulgurance et l’achèvent d’un même coup ! 

L’histoire est effrayante, glaciale même. Nous sommes littéralement projetés dans la tête d’un potentiel tueur par vengeance suite à l’insulte collective prononcée envers sa mère coupable de probable lâcheté face à l’innommable, « meurtrier, je me sentais et me savais né ». Cet homme prémédite un meurtre d’abord imaginaire, mais qu’il veut concrétiser, à l’aveugle, contre une femme (sans doute une figure symbolique d’un double de sa mère disparue). Il part une longue journée à la recherche d’une potentielle victime en prenant train, tram, taxi, bus dans l’Île-de-France qui ceinture Paris. « Celui qui part pour se venger se sent lui-même dans une zone de mort – Oui, dans une zone de mort, et lui seul ».

On se croirait alors pris en tenaille entre un des romans les plus noirs de Simenon, identifié par les pensées froides, calculées, paranoïaques, d’un tueur solitaire et implacable, et le roman Avril brisé d’Ismaïl Kadaré où seule la vengeance peut racheter l’assassinat d’un membre de la famille pour trouver la force de continuer à vivre en perpétuant la tradition du droit du sang. 

« Maintenant c’est maintenant et c’est un temps suffisant » et « mon truc, s’il existe : percevoir ce qui se grave dans mon imagination une fois pour toutes, puis dériver avec l’image vers un rêve éveillé… ».

Ce qui détournera le protagoniste de son projet de meurtre insensé, c’est la poésie de l’instant dont l’auteur parsème de manière enchanteresse et assagie son récit éprouvant : « je m’assis sur la rive de l’étang, le regard sur les bulles noires isolées à la surface de l’eau et sur la ligne labyrinthique formée entre elles par des souches d’arbres… », ou encore « … même les feuillages, là denses, là clairsemés, remuaient autrement d’arbre en arbre, tourbillonnaient, se haussaient et penchaient, comme soulevés par les flux et reflux des lignes d’ombres entre les feuilles. ».

L’errance inquiétante du héros le conduit, ce n’est pas un hasard, à Port-Royal-des-Champs où Blaise Pascal s’était réfugié à l’abri des tracas du monde afin de vivre son ascèse janséniste. Il comprend alors, pris entre ses rêves subitement apaisés, la force de ses illusions qu’il réussit à décaler et les rencontres fortuites, que l’ennui peut être source de lumière et non de ténèbres pour qui sait entrouvrir le temps non compté, mais simplement vécu. 

Un récit à la lecture exigeante qui ouvre sur un horizon poétique où la forme esquissée ou, pourrait-on dire, frôlée par l’indicible parole des mots, prend le pas sur l’histoire contée.