Pays maternel, de Rose Ausländer

38. Pays maternel, de Rose Ausländer, traduction Edmond Verroul, éditions Héros-Limite, 2015, 80 pages, 15€

Nous connaissions la Bucovine, même si nous ignorions qu’elle abonde en monastères suffisamment remarquables pour justifier leur classement au Patrimoine mondial de l’Unesco. En dehors aussi de sa tumultueuse histoire, qui s’est résolue en 1991 après la dislocation du bloc soviétique par une partition entre l’Ukraine, où elle forme l’oblast de Tchernivtsi, et la Roumanie, représentant la quasi-totalité du judet de Suceava.

Nous la connaissions pour l’unique raison qu’elle vit naître Paul Celan. Cela aurait suffi à l’éclairer d’une lumière particulière si 20 ans plus tôt, en 1901, n’y était née aussi Rose Ausländer, autorisant, dans le lointain souvenir de Taine, la question d’un déterminisme local sur la vocation de deux des plus grands poètes allemands contemporains.

En effet, aux côtés de Christine Lavant et Ingeborg Bachmann, Paul Celan donc et Peter Huchel peut-être, Rose Ausländer occupe une place centrale dans la poésie allemande de la deuxième moitié du XXe siècle. Elle est sans doute celle dont la langue est la plus transparente et la plus simple, au service de thèmes certes classiques et rebattus « le cosmos, la critique d’une époque, paysages […] tout peut servir de motif* » mais qu’elle ravive et fait évoluer vers une pure métaphysique.

Il serait d’ailleurs intéressant de constater par quelles voies très différentes sinon opposées Celan et Ausländer parviennent aux plus hauts sommets poétiques. D’un côté, la langue infiniment complexe, cryptée, hermétique de Paul Celan paraît à la fois calcinée par un feu intérieur et soumise à des puissances pétrifiantes qui ne sont pour la plupart que le prolongement ou l’origine du mal intrinsèque qui rongea le poète. De l’autre, celle toute de clarté, de lumière et de limpidité d’Ausländer apparaît comme un précipité, issu de longs processus de décantation. Or toutes deux conduisent au même degré d’incandescence, à un même chiffre manifeste et secret. Ainsi les styles les plus purs, comme celui de Nerval, n’échappent pas au mystère. Mieux, ils le rendent apparent.

Revenons à la Bucovine que Rose quittera une première fois dans les années 20 quand elle passera sous coupe roumaine, pour aller vivre une dizaine d’années aux États-Unis, où elle se marie. Avant de divorcer trois ans plus tard. De retour ( Il faut renoncer à résumer sa vie tant cela tient de la gageure) elle écrira des poèmes romantiques, de facture classique et plutôt mièvres.

L’avènement du nazisme, qui entraînera chez elle un bouleversement à l’unisson de celui que connut alors le monde, mettra un terme à cette pratique désuète. De famille juive, elle échappera de peu à la déportation. La Shoah tiendra une grande place dans ses œuvres.

Fuyant l’Allemagne, elle retourne aux États-Unis et n’écrit plus jusqu’au détour des années 50 qu’en anglais, dépossédée de sa langue, comme si elle était victime d’une prédestination onomastique, Ausländer signifiant, en allemand, étranger.

On sait combien Celan toute sa vie écrivit contre la langue allemande contaminée par les bourreaux, comme en exil lui aussi de sa propre parole.

Mais peut-être fallait-il commencer simplement par citer un poème :

J’entends le cœur

De l’oléandre

Traverse l’allée verdoyante

Avec à la taille

Fleurs et épines

Et dans la poche

Une écharde de temps

C’est souvent l’influence d’un seul terme qui fait basculer le poème dans la beauté pure et une certaine forme d’éternité. Comme s’il fallait l’addition et le poids exacts de tous les autres mots du poème pour qu’il développe toute l’intensité dont il était porteur.

Son poème le plus connu, Pays maternel, qui donne son titre à l’ouvrage, dit sa recherche forcenée d’une langue autre au sein de la langue, qui (lui) serait propre, portant ainsi à son point extrême la mission que s’assigne tout poète.

Ma patrie est morte

Ils l’ont réduite

En cendres

Je vis

Dans mon pays maternel

Le verbe

La plupart de ses poèmes sont marqués par une extrême lapidarité : rarement plus de cinq mots par vers, souvent un seul ; le silence exerce son empire, découpe rapidement le mètre, si bien que le vers bascule vite, semble s’effriter sous nos yeux.

Marqués aussi par un mélange de douleur et de sérénité, comme un fardeau dont le poids se serait allégé sous les effets du temps et de l’écriture, jusqu’à devenir part et don dans ce bonheur présent.

Car la pointe du présent est bien l’instant parfait (« mon souffle se nomme/maintenant ») sublimé par l’aboutissement, la rédemption et l’avènement du poème conquis sur les peurs et les affres du passé, cette vie parsemée d’épreuves et la proximité avec la folie. Poème miroitant seul, à jamais, tel un caillou poli, un petit météore, un talisman dans l’espace du temps.

*Sans visa, traduction Eva Antonnikov, Héros-Limite, 2012