Et tout soudain en rien, de Suzanne Doppelt

36. Et tout soudain en rien, de Suzanne Doppelt, éditions P.O.L, 2022, non paginé, 13€ Chronique 1

Quel est ce titre énigmatique que l’on ne quitte pas si aisément ? Un genre de devise héraldique servie par ses assonances en ou-ou/ain-en-ien ? Un condensé, un concentré du thème du livre, comme c’est le cas souvent ? L’indication d’une suite introduite par le « et » qui rattacherait au reste de l’œuvre ? Et s’il fonctionnait à la manière d’un obturateur puis d’un révélateur photographiques, délivrant un sujet, ou son illusion ?

Tout cela, peut-être, à la fois. Et sinon corroboré, du moins éclairé par une phrase liminaire qui place ce livre sous les influences de Blow up, d’Antonioni (inspiré d’une nouvelle de Cortázar) et de La Pornographie de Gombrowicz. Nous ne cesserons tout au long de notre lecture de retrouver les ombres portées de ces références dédicatoires.

Rappelons l’argument principal du film d’Antonioni : un jeune photographe, Thomas, dont le prénom est repris dans le livre de Doppelt, procède à l’agrandissement (une des significations du terme polysémique blow up) de photos prises dans un parc londonien. Subitement, il semble discerner sur une épreuve une main qui tient un revolver et un mort sous un buisson. Il n’aura de cesse d’interroger et de scruter les images avant que ses clichés ne lui soient dérobés. La nuit, quand il retournera dans le parc, le cadavre aura disparu. Rêve ou réalité, on ne saura jamais, d’autant qu’à la fin du film, passant devant des jeunes gens qui simulent une partie de tennis, il leur renverra une balle fictive.

Hasard ou pas, Handke reprend cet épisode dans son dernier livre*. On peut y voir une espèce de glissement, ou de salutation amicale en direction de son ami Wim Wenders, qui travailla avec Antonioni sur le tournage de Par-delà les nuages.

Souvent Suzanne Doppelt part d’une image, animée ou fixe, film ou photographie ; ou bien de phénomènes d’optique, d’anamorphoses comme dans Lazy Suzie** ; ou d’une bulle de savon, dans Rien à cette magie***.

Une forme d’existentialisme du regard ? C’est ici que la référence à Gombrowicz (déjà présent à travers son Cosmos dans Amusements de mécanique****) prend tout son sens.

Dans la préface française à La Pornographie, Gombrowicz tient à préciser de quel existentialisme il se revendique. Ce n’est pas le lieu ici d’en préciser les termes. Cette filiation avec la doctrine sartrienne est aussi visible dans le tourment qui affecte le personnage principal et dans la réflexion élaborée sur le corps, qui justifie pour partie le titre, qui fit débat, et scandale. On se dit aussi que ces lignes s’adaptent parfaitement au projet de Doppelt : « Je suis de plus en plus porté à présenter les thèmes qui me paraissent les plus complexes sous une forme simple, naïve même ».

A noter aussi que dans le roman de Gombrowicz, un meurtre sera commis par procuration, par déplacement de responsabilité, indirectement, d’une manière finalement symbolique et proche de celle du film du maître italien.

Cette vibrante chambre d’échos sous-tend tout le livre. On les retrouve dans maintes citations : « enquête au fin fond de l’image »/« Un visage blême au beau milieu ou alors caché dans un buisson. »/ « Comme par enchantement tout à disparu ou bien rien n’est jamais apparu. »/ « Lui cherche la clef de l’énigme à l’aide d’un bain chimique. »

Les courts textes de Suzanne Doppelt sont pareils à des commentaires décalés, déportés, à des images floutées de la réalité, des reflets indistincts et des redites assourdies, d’où l’importance des nuages et des brouillards, des marécages et des flaques, du « ciel neigeux », « des broussailles d’herbe ». Ils répondent à une logique enfouie et rêveuse, une précision particulière, cahotante et digressive. Du coup la dimension prosaïque et narrative semble à la fois naturelle et affectée d’un léger gauchissement, d’une impossibilité ontologique. C’est ce pourquoi elle accorde une si grande importance à l’acuité du regard, à ce que c’est que voir. «La réalité est une affaire de réglage »« Se rapprocher trop ne sert à rien », qui rappelle cet axiome savoureux de Raymond Depardon : « plus on s’approche et plus on voit moins bien. »

Depuis plus de vingt ans l’auteure tresse de savants, délicats et mystérieux petits livres où alternent des proses poétiques et des interventions plastiques. Elle fit d’ailleurs son apparition aux mêmes éditions P.O.L en 1994, en illustrant Kub Or, de Pierre Alferi, des poèmes qui adoptaient la forme de petites boîtes parfaitement carrées, qui ne sont pas loin d’évoquer ses poèmes actuels, n’était le fait que ces textes ne sont pas justifiés à droite, autorisant l’appellation de vers.

Ses livres furent d’abord de grands formats, et comportaient beaucoup de reproductions. Totem*****(15cm x 24) accorde même moins de place aux textes (de longues bannières totémiques) qu’aux clichés, déjà étranges, étrangement agencés. Les deux suivants****** sont de taille plus réduite, toujours abondamment illustrés. Pour les sept suivants, le même petit format (12,5 x 26,5) prévaudra. Le premier de ceux-ci, Lazy Suzie, affiche 17 pages de photos, les deux derniers 8. Mais la question de l’image irrigue de plus en plus le poème, comme si la confiance accordée aux mots augmentait, plus à même d’interroger la photo que la photo elle-même.

Suzanne Doppelt s’attache à des mondes fragiles, incertains, instables, un peu à la manière de ces natures mortes flamandes et hollandaises où des fruits et des fleurs sont soumis à un équilibre précaire. En dialogue avec les peintres de ce temps, Dali en conçut une espèce d’explosion fixe dans certaines de ses toiles, comme dans Nature morte vivante, comparable à la fin de Zabriskie Point, du même Antonioni*******, où des particules et des fragments d’objets flottent dans l’air sur une musique des Pink Floyd.

Nous sommes d’ailleurs parfois chez Suzanne Doppelt dans une forme de mimétisme de la pratique picturale. Voici un « parc repeint en vert anglais », « d’un vert qui renvoie bien la lumière », « le vert augmenté »... On repense aussi à ce titre : « le pré est vénéneux********», où l’on croisait, déjà, des apparitions dans un paysage en perpétuelle métamorphose, manière de réflexion alentie sur les infinies variations et le pouvoir des rêves. L’on songe aussi au « Lapin fluo » d’Olivier Cadiot, d’un “vert intense” lui aussi.*********, qu’on verrait bien muser dans cette nature à sa mesure. Et si notre mémoire ne nous fait pas défaut, c’est bien la première fois que des pans colorés, verts, il va de soi, apparaissent dans les photos de Suzanne Doppelt, relançant joliment l’éternelle question de savoir si l’on rêve, ou non, en couleur.

*La deuxième épée, Gallimard, 2022
**P.O.L, 2009
***P.O.L, 2018
****P.O.L, 2014
*****P.O.L, 2002
******Quelque chose cloche, P.O.L, 2004 ; Le pré est vénéneux, P.O.L, 2007
*******Tableau et extraits du film visibles dans l’exposition au Louvre: « Les Choses. Une histoire de la nature morte »
********P.O.L, 2007
********* Retour définitif et durable de l’être aimé, P.O.L, 2002