Félicien Marbœuf (1852-1924) - correspondance avec Marcel Proust, de Jean-Yves Jouannais

34. Félicien Marbœuf (1852-1924) – correspondance avec Marcel Proust, de Jean-Yves Jouannais, éditions Verticales, 220 pages, 2022, 18,5€ chronique 2

Le 25 septembre 2008 fut présentée pour la première fois dans la bonne ville de Paris au Centre Pompidou L’Encyclopédie des guerres, de Jean-Yves Jouannais, une conférence d’une heure trente qu’il donnera, ensuite, chaque mois. Ce programme vise, ni plus ni moins, à une recension de toutes les guerres.

À la porte de la salle, un petit programme est distribué, avec les thématiques qui seront, soi-disant, traitées. Car nous ne croyons pas l’avoir jamais vu aborder les entrées annoncées ! Il y a toujours un repentir sur lequel revenir, une sous-entrée à créer, l’oubli d’un fait historique qu’il faut insérer dans l’ordre alphabétique, si bien qu’on en reste parfois longtemps à une occurrence antérieure et qu’on n’avance pas, au plus grand bonheur d’ailleurs de l’auditoire qui espère bien, plus ou moins secrètement, que ce cycle, cet happening d’un genre nouveau, ne cesse jamais. Mais comment qualifier cette entreprise?

Il s’agit à première vue ni plus ni moins que d’un exposé sur des faits glorieux, un armement particulier, un terme militaire oublié, un archipel de citations… Sur l’estrade, une table fort banale, comme en utiliserait tout intervenant s’adressant à un public. Mais un petit soldat, effigie de plastique (archer, ou chevalier ? ) figure toujours en bonne place sur ce bureau, comme un fétiche, un ange gardien, une mascotte tout droit venue de l’enfance et ses jeux. Et une pile de feuilles, face à laquelle notre conférencier fait parfois mine d’hésiter (« non, pas celle-ci, ce serait trop long ce soir/oui, bon pourquoi pas, mais enfin… ») si bien qu’on se pose la question de savoir si tout est minutieusement préparé, à l’hésitation près, ou si place est laissée à l’improvisation et à la facétie. Notre orateur se lève parfois, pour commenter un slide, une photo, un extrait de film, peut-être simplement pour se dégourdir les jambes, avec cette allure rendue presque martiale par ses bonnes chaussures de marche qui l’ancrent sur l’estrade dès lors qu’il l’arpente un peu longuement, joyeux ou soucieux, c’est selon, riant tout seul ou le front parfois plissé sous le coup d’une profonde interrogation.

Puis nous repartons dans la nuit avec des connaissances accrues mais à peu près inutiles, avec aussi des références de livres ou de films que nous avons hâte de lire ou voir, un mot nouveau, enfin de quoi moudre un peu de grain, amusés et confondus par l’extrême maîtrise déployée dans l’exercice par cet auteur qui n’a pas hésité, pour se faire, à se séparer de sa bibliothèque au profit de livres uniquement consacrés à l’art militaire en général et à la balistique, la poliorcétique ou la polémologie en particulier. Tout cela dans un mélange de malice et d’érudition, de froideur académique feinte et de confessions toujours retenues, et l’on sent bien que Jouannais a trouvé là une forme, un contenu artistique au prolongement ou à l’absence de livre, une façon d’écrire comme sur des nuages, dans un projet insensé, rationnel et ludique tel qu’on n’en vit jamais, au surplus dans un des temples de l’art contemporain.

Ainsi la séance du 11 avril 2019, la 105e, devait-elle introduire l’entrée «Nuit». Au lieu de cela elle revint sur « Nid », cita Cadiot, évoqua la petite armure de Louis XIII enfant, le terme enfanterie d’où vient infanterie ; puis fit un sort à l’entrée « Noctules de Fieser », cette tentative expérimentée lors de la deuxième guerre mondiale consistant à transformer en bombardiers d’innocentes chauves-souris ; puis nourrit davantage l’item « nombres » en lui agrégeant une citation de Polybe (commenté avec brio dans une lettre de Marboeuf à propos de la castramétation grecque comparée à celle pratiquée par les armées romaines), une anecdote sur Khlebnikov qui fit sien un nombre d’or militaire dans la construction de ses poèmes, le fait que le quatrième livre de la Bible s’intitule le livre des Nombres, etc.

A ce propos, finassons un peu : les lettres de Marboeuf (celles de Marcel aussi mais dans une moindre mesure) sont truffées de références soldatesques, de considérations guerrières qui suffiraient à insuffler un doute sur l’origine de ces lettres et son réel auteur. Même si, de doute, il n’en est point, le principal n’étant pas d’être cru, mais de faire œuvre, originale avant tout.

Un autre grand fait de gloire de Jouannais, pour parler comme les militaires, est la parution d’Artistes sans Oeuvres, I will prefer not to*, honoré dans sa réédition d’une préface de Enrique Vila-Matas. Une sorte de monde parallèle à la littérature et à son histoire, un cimetière des livres avortés, un reflet où n’existent que des œuvres à la fois « présentes partout et visibles nulle part », placées sous la lointaine et involontaire influence du Bartleby de Melville. Il existe une autre bonne raison de citer cet essai qui marqua et de quelle manière l’entrée dans le champ littéraire, un peu miné désormais, de Jean-Yves Jouannais. C’est l’apparition, 25 ans plus tôt, de Félicien Marbœuf, que nous sommes ravis de retrouver aujourd’hui. Il y était déjà décrit « incarnant un type unique de dandy, essentiellement cérébral, à l’élégance purement spirituelle ». Façon pour l’auteur de revenir, parfaire et augmenter, un peu à la manière de ses constants ajouts dans l’Encyclopédie, une entrée remarquée dans la catégorie singulière des mystifications littéraires.

Jouannais revient dans ce livre-ci sur la première apparition de Marbœuf sous sa plume « beaucoup crurent à un canular […] La découverte de sa correspondance avec Marcel Proust le remet en lumière ». Ainsi voit-on comment se reconstruit, se réactive dans un espace relégué du discours (une note de la préface) une imposture littéraire de bon aloi, prenant presque appui sur un échec phénoménologique pour attester d’une vérité seconde, dans un savoureux renversement des perspectives (on ne m’a pas cru mais voyez comme on a eu tort). Il y a quelque chose ici de la malle à double fond, du jeu de miroirs propre à provoquer de savoureuses illusions d’optique.

Quand vide il y a, il faut bâtir autour, créer par exemple une visiteuse à laquelle seront remises les lettres, ne pas oublier de remercier ses descendants, imaginer un ex-libris, un visage à l’auteur fictif… et offrir d’admirables passages romanesques « La fenêtre, entrouverte, malgré le froid qui montait des bois alentour, donnait sur le lac en contrebas. Les seuls bruits étaient le cri des bernaches et les chocs liquides lorsque ces grandes oies noires se posaient sur l’eau » passagesqui nous égarent dans un système d’échos, d’accents dignes des meilleurs auteurs, dont celui qu’il s’agit d’évoquer et de pasticher.

Tissu d’érudition, fresque d’une époque où se nouent et s’entremêlent les fils de l’existence possible de Marboeuf, le texte finit par apporter des réponses crédibles à des questions en suspens, comme celle de l’hétérogénéité des poèmes de Charles Cros, poète par ailleurs exécrable. C’est évidemment une des merveilles de ce livre que de greffer chaque assertion, chaque parole de Marboeuf sur des faits indubitables et intangibles, tels que les ont forgés et figés les annales des belles-lettres. De se servir de vérités acquises comme garanties objectives, tout en les éclairant de biais, tout en les faisant tourner sur leurs gonds.

Il faudrait songer à remercier aussi l’auteur pour la découverte du baron Coppens, dont nous avions pensé qu’il s’agissait d’une invention, et dont nous avons fortement apprécié l’extrait des Algues. Plus généralement, ce livre est une façon de revisiter sous un angle récréatif et beaucoup moins académique qu’à l’ordinaire des paysages, des pans entiers de l’histoire littéraire.

Il est évidemment croustillant qu’une correspondance réunisse les lettres d’un écrivain majeur s’il en fut, auteur d’une des sommes les plus volumineuses de la littérature, et celles d’un autre, tout aussi remarquable dans son genre, qui a fait vœu de silence. Que chacun s’évertue à percer ce qui dans l’autre est son contraire, son alter égo en négatif. Que leur mutuelle admiration s’exprime dans ce qui les oppose. Du côté de Marcel , l’objurgation que Marboeuf « présente son silence » ; « vous avez appris à couvrir du même regard – incongrue manière d’écrire – ces œuvres non réalisées parmi d’autres œuvres, existant avec davantage d’évidence ». A noter que Marcel parle bien d’œuvres, qui de n’avoir pas été écrites n’en existent pas moins, et dont on peut penser qu’elles seraient tout aussi valables, valides, sinon même meilleures, que celles qui peuplent les rayons de nos bibliothèques.

Du côté de Marboeuf, celui qui avouera plus loin n’avoir jamais lu un livre (« je n’ai jamais lu un livre, jamais ») : « j’aime votre œuvre, superbe, immaculée, silencieuse comme la nef doucement poussiéreuse d’une vaste église gothique ». Qu’il loue le silence qui s’attacherait à cette création est un renversement de paradoxe, une distorsion logique, une aporie crédible.

Marcel poursuit par une comparaison édifiante : « des œuvres donc, fussent-elles des “oeuvres vives”, expression désignant, du navire, la partie de la coque au-dessous de la ligne de flottaison, aussi indécelable que vitale ». C’est assez dire qu’il faut, pour qu’une chose soit, que son ombre blanche, la trace de son absence, existe. Cela ouvre d’évidence sur des perspectives vertigineuses, dont tout au long de la lecture nous ne cesserons de longer les précipices et les hauteurs glacées.

Quant à Marboeuf : « Je n’ai jamais pressenti qu’il me suffirait d’écrire pour me sentir devenu écrivain ». C’est évidemment le terme devenu qui compte. Cette proposition est tout aussi juste que de dire que certains, et ils sont nombreux, ne sont pas écrivains bien qu’ils aient écrit des livres. Tant il faut avant d’écrire casser son écriture et tuer d’une certaine manière l’idée de livre.

Ce livre est d’une telle richesse de perspectives, de ramifications, de vertiges théoriques, d’une telle profusion d’historiettes et d’exemples que nous ne pouvons en donner qu’un inventaire très réduit. De plus, on ne lirait pas aussi passionnément cette correspondance si l’écriture n’en était crédible au regard de l’époque dépeinte, et ne touchait brillamment, somptueusement, à des considérations sur la beauté, la naissance des mots croisés, l’importance des tabourets dans la courtisanerie, la nécessité (tiens tiens !) de constituer « une bibliothèque de guerre, en vue de juguler les incendies à venir, de suspendre la promesse des cataclysmes », de « corriger » les historiens, exorciser les maléfices.

Ainsi, non seulement Jouannais rejoint le cercle prestigieux des auteurs de livres fictifs, le Borges du Livre des sables, de la Bibliothèque de Babel, de Pierre Menard auteur de don Quichotte, Edouard Levé et ses Œuvres ( « dont l’auteur a eu l’idée, mais qu’il n’a pas réalisées)**, les hétéronymes de Pessoa ou Volodine, de Queneau ou Nabokov, Vian et Pierre Louÿs et leurs canulars littéraires, Ossian et bien d’autres ; mais en plus il se donne comme mission presque biblique, au moins dans le champs littéraire, de recréer un monde dégagé du poids et de la fatalité des guerres. Ainsi il édulcore des poèmes belliqueux pour en faire des bluettes, comme on castrerait des génocidaires, et quand on connaît la puissance des mots et de la littérature, on se dit qu’on tient là un bien fabuleux démiurge, à lire d’urgence, vu les temps qui courent.

*Éditions Hazan, 1997, repris aux Éditions Verticales en 2009.
**Editions P.O.L, 2002. On ne s’étonnera donc pas de voir cité dans la préface du dernier livre, posthume, de Levé (Inédits, P.O.L, 2022), Jean-Yves Jouannais.