Félicien Marbœuf (1852-1924) - correspondance avec Marcel Proust, de Jean-Yves Jouannais

33. Félicien Marbœuf (1852-1924) – correspondance avec Marcel Proust, de Jean-Yves Jouannais, éditions Verticales, 220 pages, 2022, 18,5€ chronique 1

Cette partition d’un auteur virtuose… où se mêlent érudition, rhétorique du paradoxe – comment peut-on devenir un écrivain sans œuvres ? – style et langue hors du temps façon morse qui vous aveugle par intermittence avant que vous puissiez lire les messages en trompe-l’œil, constructions en miroir … est une perle précieuse, rare, très rare !

Ce récit épistolaire factice nous touche par la véracité de la teneur de son propos fictionnel et révèle en partie les mystères de la création littéraire.

Il s’adresse particulièrement à ceux qui n’ont pas lu Proust mais connaissent son simple nom et, peut-être, l’importance de son œuvre majeure A la recherche du temps perdu, devenue si légendaire que peu de ceux qui l’évoquent l’ont vraiment lue.

« Rien n’est vrai.  Même pas moi ; ni les miens ; ni mes amis. Tout est faux. Maintenant, allons-y. Ici, commence Noé… », le début du célèbre récit-chronique de Jean Giono, pourrait être le commencement, ou bien l’exergue, de ce dialogue à distance par lettres magiques, sorte de jeu de bonneteau où les mots, les énoncés, les réflexions épistolaires, les références littéraires, sont des cartes qui dissimulent l’inexprimable sens et désarçonnent élégamment le lecteur.

De quoi s’agit-il ?

En 1924, une journaliste, Mary McIsaac, se rend au chevet de Frédéric Marbœuf, le « plus grand écrivain sans œuvres », qui n’a plus que quelques semaines à vivre afin de recueillir son témoignage sur la vie littéraire du début du vingtième siècle. Frédéric Marbœuf lui accorde quelques longs entretiens pour qu’elle puisse « percer le mystère de son lien avec la création ». Durant leurs échanges, Félicien Marbœuf accepte qu’elle transcrive et lui lise la correspondance qu’il a entretenue avec Marcel Proust qu’’il n’a jamais rencontré. 

Immédiatement, on pénètre un univers improbable, labyrinthique, invisible à l’œil nu, où « l’on croit en la valeur d’un livre qui ne contient aucune page », où s’exprime « une langue qui, faute de l’avoir pratiquée, est morte en nous ».

Marcel Proust questionne avec insistance Frédéric Marbœuf pour « qu’il présente son silence ». Non seulement Marbœuf ne lui livrera son ultime secret (dont on ne dévoilera rien ici) qu’à la fin de leur correspondance, non seulement il n’a jamais rien écrit, non seulement il est un immense auteur malgré son absence de textes publiés, mais en plus, apprendra-t-on, «il n’a jamais rien lu ».  

Cependant, écrit-il à Proust, « mes lumières semblaient rameuter des inconnus, implacables érudits, écrivains de premier ordre. Je les écoutais muet ». Proust lui répond : « l’érudition dont vous faites preuve est une énigme » et Marbœuf lui rétorque que « grâce au bruissement alentour…je sais apprendre des autres ». 

L’humour allié à la profondeur dramatique de cette correspondance sont un enchantement : « Comment ce faux-semblant a-t-il pu durer si longtemps ? … imaginez que nous découvrions que le pape n’est pas baptisé ? », ou encore : « On n’enterre jamais que des nouveaux-nés. Je dirais même des prématurés ». 

Comme l’écrit Jean-Yves Jouannais sous la plume de son Marbœuf parlant de Proust à McIsaac « nous sommes ici dans les parages de son génie », ou comme dirait son Proust sous la plume de Marbœuf  « je n’ai jamais cessé de tenir à vous comme à un autre moi-même ».

Ce livre extraordinaire, véritable œuvre d’art, m’a fait songer à une illustration romanesque des livres remarquables de Pierre Bayard aux titres évocateurs comme Comment parler des œuvres qu’on n’a pas lues, ou bien Comment parler des lieux où l’on n’a pas été qui ont une vie plastique autonome et une logique souterraine esthétique qui manie les paradoxes comme des décors de notre pensée en mouvement. Comme l’énonce si justement Jean-Yves Jouannais « être un écrivain n’est pas un état, mais un mouvement, une pulsation ».

Jean-Yves Jouannais a façonné, lettre après lettre, une sculpture vivante, fragile, personnelle, en hommage au mystère de la création qui est en première intention pour lui générosité foudroyante, entremêlements d’emprunts multiples, et éclats d’un silence… au miroir comme on dit des œufs au plat préparés en cuisine. 

C’est à pleurer de bonheur !