Le royaume des oiseaux de Marie Gaulis

31. Le royaume des oiseaux, de Marie Gaulis, éditions Zoé poche, 2022, 171 pages, 9€

Il nous faut avouer que nous ne connaissions pas Marie Gaulis avant que d’être attiré par ce petit livre, peut-être sourdement influencé par cette vague ornithologique qui a saisi notre littérature depuis quelques années déjà. On voudrait qu’elle ait été initiée par la révolution qu’a apportée dans nos lettres l’œuvre de Dominique Meens, mais elle répond plus probablement à une forme de compensation, qui consiste à s’attacher davantage à ce qui disparaît, dont les merveilleux oiseaux, qui payent comme chacun sait un très lourd tribut au processus d’extinction général qui est en cours sur notre planète.

C’est aussi à un monde qui va disparaissant que s’attache ce livre. Nous assistons, à travers les deux personnages principaux, à la confrontation de deux époques, de deux modes de vie presque antagonistes, celui moderne, actif et progressiste de la jeune américaine, et celui du comte son époux, qui voudrait que rien ne change, tant autour de lui que dans son château délabré. 

On repense au Guépard*, bien entendu, mais aussi aux Buddenbrook**, à Cités à la dérive*** ou à L’homme sans qualités****. Ces livres magnifiques, en dehors du fait qu’ils sont publiés dans la même collection, ce qui doit bien signifier quelque chose, décrivent la fin d’un rêve ou d’un idéal, l’effondrement ou le déclin inexorable d’une caste ou d’une époque, que ce soient l’aristocratie sicilienne, le grand capitalisme allemand à la fin du XIXe siècle, la répression de la lutte antifasciste que la Grèce mena au Moyen Orient, ou la fin de l’Autriche-Hongrie. Ce livre-ci, sans avoir ni la réputation ni les dimensions de ceux-là, sans atteindre à de si hauts degrés, distille un charme certain, sous les effets d’une écriture bien plus élaborée qu’il n’y paraît.

La consultation des pages qui lui sont consacrées sur internet nous apprend par une formulation qui laisse un peu perplexe que Marie Gaulis « meurt du cancer après une longue maladie », en 2019, comme si déjà elle s’était échappée curieusement de la vie.

Ce qui surtout retient notre attention, c’est qu’elle étudia le grec moderne et traduisit, ou plus exactement adapta des pièces du théâtre d’ombres grec, en publiant en 2005 Karaghiozis, le château des fantômes. Disons que ce personnage facétieux est un cousin de notre Guignol ou de Polichinelle. Elle anticipait ainsi, avec une troublante prémonition, un tout autre théâtre d’ombres, un autre château de fantômes. En effet onze ans plus tard paraît Le Royaume des Oiseaux, celui-ci habité d’âmes errantes, celles des anciens habitants de ce château en Savoie, qui sur deux générations successives s’expriment dans ce livre.

Dès le premier paragraphe, il n’est pas fait mystère sur la nature de celle qui parle, et c’est une grande réussite de ce livre qu’à aucun moment le registre fantomal ne paraisse factice ou fabriqué : « Depuis la plus haute tour, je regarde le ciel, le sommet des arbres, les champs, les toits du village, le droit clocher de l’église moderne, Notre-Dame du Léman, construite juste après ma mort… »

Mais ces revenants, loin d’être maléfiques et de faire retentir leurs chaînes dans les couloirs de l’ancestrale bâtisse, sont au contraire bienveillants, libres et heureux : « je flotte à présent entre les vieilles pierres grises, dans ce ciel plein de courants[…] je n’ai jamais autant senti la force de l’air. Il me semble que j’ai passé ma vie harnachée de corsets… ». Cet état vaporeux, détaché de toute contingence, qui tient de l’air son invisibilité et sa suspension, donne lieu à de belles évocations : « Maintenant que je me trouve à la lisière de l’ombre et de la lumière. » On les définirait plutôt, ces personnages, comme des anges gardiens, sans force ni pouvoir, certes détachés du monde et achevant de se dissoudre dans les limbes, mais attentifs encore au sort des humains, des pierres, du ciel et des oiseaux.

À la manière de Giono dans Noé*****, qui bâtissait une arche mentale pour abriter ses personnages, les êtres sans poids ni corps, les esprits que convoque Marie Gaulis pourraient bien n’être aussi qu’une belle métaphore des héros romanesques, toujours en suspens entre l’incréé et « la Vie elle-même », pour reprendre une des dernières phrases du Portrait Ovale, de Edgar Allan Poe.

Elle, Marie, qui partage le même prénom que l’auteure, est donc une « jeune fille aisée et de bonne famille, Américaine élevée en France ». Lui, Maximilien : « buvait volontiers avec les visiteurs et partageait leurs épaisses plaisanteries. ». C’étaient « Les Marie Max comme on [les] appelait. » Malgré tout ce qui les sépare, on sent bien qu’un lien indéfectible les relie.

Le deuxième chapitre commence à la page 55. Il sera aussi long que le premier, ménageant ainsi moins de place aux deux suivants, montrant bien de quel côté penche le poids du livre. C’est l’homme qui parle désormais, Maximilien. Il appartient à cette longue lignée des comtes de Savoie, et se plaint d’emblée de ces nouvelles salles de bain que vient de faire installer sa femme, lui qui préférait « le système ancien et spartiate » « et cette bonne eau froide qui vous réveille le matin. »

Lui qui vivait « encore dans un monde lent de fontaines, de chevaux, de sentiers, de forêts, de silence. » aimait les arbres et les oiseaux, les fruits des bois et les champignons, « l’odeur du gibier », « les bois tout frais d’avril qui sentent l’ail sauvage et le narcisse. » Bousculé par l’esprit d’entreprise de Marie, sans illusions sur lui-même, il pourra, tout de même, avouer : « Mon bonheur a été vif et secret et presque silencieux. »

Le troisième récit est celui de leur fils, qui poussa jusqu’au grand Nord et faillit épouser une autochtone, ceci dit pour montrer que ce livre n’est pas non plus dénué d’échappées inattendues !

Quant au dernier récit, il émane de sa femme Dora. Nous n’en dirons rien pour que le lecteur le découvre.

Dans ce livre, où nous faisons au passage connaissance avec les parents de Valère Novarina, et apprenons que son père architecte fut tout aussi moderne dans son domaine que son fils dans le sien, la littérature théâtrale, ce sont la qualité et la densité des portraits, la finesse et la force de leur représentation, la vague de sympathie qu’ils soulèvent, qu’il faut avant tout souligner. Ainsi que la présence de ce château pour partie décati pour partie rénové, vrai prolongement et en même temps image, moule et matrice du couple. La postfacière, Lisbeth Koutchoumoff, a très justement intitulé son étude : « La Cerisaie en Savoie ». Nous avons d’ailleurs le sentiment d’assister à une représentation, sous la forme de quatre monologues, d’une pièce qui aurait pour décor les vieilles murailles d’un château, qui lui aussi finira par être vendu. « L’étrange suspension du temps qui régnait au château » semble s’être saisie des êtres qui l’habitèrent. Si bien qu’on ne sait qui des spectres ou des pierres des murs dureront le plus, à l’état de ruines ou de mânes, dans ce temps non plus retrouvé mais suspendu, et qui se prolonge longtemps une fois le livre refermé.

* De Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Seuil, collection Points, 2007
** De Thomas Mann, Le Seuil, collection Points, 1981
*** De Stratis Tsirkas, Le Seuil, collection Points, 1999
**** De Robert Musil, Le Seuil, collection Points, 1982
*****Gallimard, 1947, puis collection Folio, 1988